Edito

Le journal électronique personnalisé va changer l’économie de l’information

Date: 6 juin 2007 - Imprimer cette page

Au Japon, en partenariat avec Hitachi, le quotidien japonais Nikkei a lancé, en 2006, une édition sur papier électronique qui présente sous forme « téléchargée » la une du quotidien. Il suffit d’appuyer sur un bouton pour passer à une autre page. D’une durée de vie de 3 mois, ce quotidien électronique peut même s’enrouler sur lui-même comme un vrai journal !

Depuis quelques mois, les lecteurs du quotidien économique flamand De Tijd peuvent lire leur journal sous forme électronique en le téléchargeant chaque jour sur leur iLiad, une tablette PC fabriquée par Philips, très légère et très fine, d’un format de cahier d’écolier

Le quotidien économique Les Echos vient, pour sa part, de lancer son abonnement "e-paper", inaugurant l’ère du journal électronique. Tous les matins, les abonnés pourront télécharger une version électronique du journal sur un lecteur portable électronique, puis l’actualiser à tout moment de la journée.

De son côté, Sony réactualise et baisse le tarif de son livre électronique, le e-Reader (PRS-500). D’une taille de 75,6 x 123.6 x 13.8 mm pour un poids de 250 grammes avec batterie, le Sony Reader propose d’embarquer jusqu’à 80 livres (capacité pour des livres sans images) et de les lire sur son écran d’une résolution de 800 x 600 pixels. A ce niveau, les ingénieurs de chez Sony assurent que la netteté du texte et le confort de lecture sont comparables, voire supérieurs, à ceux du papier imprimé. L’encre électronique mise au point par Sony, qui ne consomme d’énergie que lorsque les données à afficher changent, permet théoriquement de lire jusqu’à 7 500 pages sans recharger la batterie. Le Sony Reader peut également être utilisé pour compulser des documents PDF, des pages Web (blogs, sites d’actualité), des photos et même jouer de la musique.

Outre Atlantique, le géant américain Amazon travaille lui aussi activement sur un projet de livre électronique. L’appareil concocté par Amazon s’appelle "Kindle" et devrait être commercialisé d’ici quelques semaines au prix de 400 dollars. Kindle devrait permettre de télécharger à la fois des livres et des journaux et pourra s’appuyer sur le catalogue électronique de plus de 50 000 titres d’Amazon.

Le projet d’Amazon montre que les frontières entre livres et journaux électroniques sont en train de disparaître mais un autre acteur, à côté des terminaux et appareils numériques dédiés, pourrait bien venir faire exploser la lecture électronique auprès du grand public : le mobile. En Grande Bretagne, plusieurs grands éditeurs, comme Penguin, viennent de signer un partenariat avec Iciue, une firme britannique qui a développé une technologie très astucieuse qui permet de télécharger des livres sur les téléphones mobiles.

En composant un simple numéro, l’utilisateur, contre un abonnement de 7 euros, peut accéder à une bibliothèque virtuelle de 2 500 titres. Une application baptisée tachistoscope" permet de faire défiler automatiquement le texte sur l’écran du téléphone. Les éditeurs britanniques sont persuadés que ce nouveau mode de consommation dématérialisée de lecture peut séduire un large public, notamment chez les jeunes qui n’ entretiennent pas de rapport affectif avec le livre comme objet physique et utilisent déjà leur mobile pour lire et envoyer SMS et mails.

Mais il est certain que, quel que soit le type d’ appareil numérique sur lequel le consommateur lira demain son journal ou son roman préféré, il voudra retrouver un confort de lecture au moins égal à celui que permet le livre traditionnel. Cela suppose la production en masse d’un papier électronique fin, souples, léger et parfaitement lisible en toutes circonstances.

Outre Manche, l’anglais Plastic Logic, une entreprise privée issue du laboratoire de physique de l’université de Cambridge, va construire son premier centre de production de papier électronique souple à base d’encre électronique, en Allemagne, dans la "Silicon Saxony" de Dresde. Dès 2008, ces modules d’affichage permettront une lecture proche de celle du papier, chargeront par Wi-Fi différents contenus tels que e-books et quotidiens jusqu’à concurrence de plusieurs milliers de pages, sans nécessiter de recharge. Le cabinet Gartner, qui vient de publier un rapport sur le sujet, est persuadé du succès commercial de ces écrans en papier électronique polymère à la fois pliables et souples."

La France n’est pas en reste dans cette compétition technologique et la société Nemoptic, une start-up créée en 1999 dans les Yvelines, vient de présenter son nouveau prototype, le reader Sylen, "un projet de livre-journal électronique" à technologie à cristaux liquides innovante (issue du laboratoire de physique des solides de l’université Paris-Sud), reprenant tous les avantages de la technologie e-ink (pas de rétro-éclairage, très faible consommation) augmentée de deux atouts majeurs : son faible coût et la couleur. Le journal "Les Echos" envisage de proposer son abonnement électronique avec Sylen, le futur livre électronique de Nemoptic. Ce projet Sylen (pour « Système de lecture nomade »), qui a reçu le soutien du gouvernement vise, en fédérant les principaux acteurs de la presse et de l’édition, à créer une vraie filière française d’édition et de distribution de journaux et de livres électroniques.

Sylen s’est fixé un objectif ambitieux : fabriquer en 2010 un lecteur de 5 mm d’épaisseur, pesant entre 150 et 200 grammes, et pour un prix ne dépassant pas une centaine d’euros. De la taille d’un bouquin de poche, le livre électronique se distingue du PC portable par son autonomie, bien plus grande, et sa compacité (il tient dans la poche). Mais le grand atout du livre électronique sera bien entendu son aptitude à communiquer par Wi-Fi, WiMax ou GPRS.

Le e-paper et le e-book s’inscrivent également dans le cadre du développement durable. Commercialisés en Asie et aux États-Unis depuis fin 2006 ils présentent un écobilan plus positif que le papier classique. A l’occasion du Salon du Livre de Paris de mars 2007, Greenpeace a rappelé qu’un cinquième du papier produit dans le monde l’est encore à partir de coupes de forêts primaires. La généralisation rapide du papier électronique permettrait donc de réduire sensiblement la consommation de bois et la consommation d’eau dont l’industrie papetière est grande consommatrice.

Avec la généralisation rapide de ces nouveaux modes de lecture et de ces nouvelles technologies de virtualisation de l’écrit on voit bien que la presse et l’édition de demain vont connaitre une mutation sans équivalent depuis l’apparition de l’imprimerie, il y a cinq siècles. Le fait de pouvoir totalement dissocier l’acte de lecture et son support physique va avoir des conséquences économiques, sociales, culturelles et informationnelles considérables. Le lecteur d’un quotidien électronique en 2015 voudra à la fois prendre connaissance d’une information très spécialisée l’intéressant, même si cette information vient du bout du monde, et être informé de la vie culturelle de son quartier ou de son village et même pouvoir lire dans son journal des messages à caractère personnel provenant de sa famille ou de ses amis.

Mais ce lecteur voudra également pouvoir réagir "à chaud" sur un article en devenant lui même coproducteur d’informations et de commentaires. Le journal interactif, personnalisé et multimédia de 2015 permettra cette extraordinaire souplesse rédactionnelle et informative et deviendra un fabuleux outil d’information mais aussi un redoutable outil de ciblage commercial. Mais on voit bien que les modèles économiques et les chaînes de valeur de cette virtualisation de l’écrit, qui combine de manière inédite information, commerce, culture et communication, restent à inventer et passeront à la fois par la constitution de conglomérats numériques de taille planétaire et par l’intermédiation de nouveaux acteurs numérique locaux.

Il faut enfin souhaiter que ces nouveaux modes de production, de consultation et de partage électroniques de l’écrit débordent de leurs cadres commerciaux et deviennent également des vecteurs puissants de convivialité, de création de nouveaux liens sociaux, et de nouveaux espaces de solidarité et d’expression démocratique.